L’aventure du microcrédit débute en 1974 dans un petit village du Bangladesh. Au cours d’un voyage d’étude avec ses étudiants, M. Muhammad Yunus, alors jeune professeur d’économie, interroge une femme qui confectionne des paniers en bambous. Elle lui explique que pour acheter le bambou nécessaire à son ouvrage, elle est contrainte de s’endetter à des taux usuriers, pouvant atteindre jusqu’à 10% la semaine. Yunus comprend bien vite que si cette artisane avait pu emprunter à des taux raisonnables alors elle n’aurait pas à consacrer l’essentiel de ses bénéfices au remboursement de ses emprunts et pourrait s’assurer un revenu soutenable. Il décide donc de lui prêter de sa propre poche, ainsi qu’à une quarantaine d’autres artisans, l’équivalent de 27 dollars. Poursuivant sur sa lancée, il fonde en 1976 la Grameen Bank, ou banque du village : une institution financière uniquement destinée à prêter de petites sommes aux plus démunis : le microcrédit est né. Près de 30 ans plus tard, l’Organisation des Nations Unies déclare l’année 2005 l’ « année internationale pour le microcrédit ». L’année suivante, en 2006, la Grameen Bank reçoit au nom de Muhammad Yunus, le prix Nobel de la paix. Depuis sa création, la Grameen bank s’est considérablement développée : en février 2010 elle comptait 2 563 filiales au Bangladesh et plus de 8.04 millions d‘emprunteurs dont 97% de femmes. Avec un taux de remboursement qui approche les 98%, l’histoire ressemble bien à une success story, citée en exemple par une communauté d’économistes fermement convaincus qu’on a là découvert la recette miracle contre la pauvreté. Un regard plus critique laisse cependant entrevoir un tableau plus mitigé quant à l’impact réel du microcrédit sur la pauvreté.
Qu’est-ce que le microcrédit ?
Le concept du microcrédit regroupe à la fois le crédit à l’investissement, à la consommation ou au remboursement d’emprunts. De faible voire très faible montant, il est destiné à ceux qui ne peuvent emprunter via les réseaux bancaires classiques. En revanche, les taux d’intérêts pratiqués sont nettement plus élevés ; ils oscillent entre 10% et 20% par mois. Les conditions d’attribution de microcrédits par les instituts de micro-finances, les IMF, sont fondamentalement différentes des conditions de prêts requises par les banques. En effet, les emprunteurs qui font appel aux instituts de micro-finance sont pour la plupart considérés comme insolvables. Le prêt est accordé non selon leur situation financière mais en fonction de la qualité de leur projet. Le système du microcrédit permet ainsi aux plus pauvres d’obtenir les moyens financiers pour créer ou développer une petite entreprise. Aujourd’hui, malgré des taux d’emprunts élevés, les taux de remboursement des microcrédits sont supérieurs à 95%, voire atteignent 99%.
Pourquoi le microcrédit ?
Les défenseurs du microcrédit, Muhammad Yunus en tête, perçoivent le microcrédit comme un moyen révolutionnaire pour éradiquer la pauvreté : « We can create a poverty-free world if we collectively believe in it—a world in which the only place you would be able to see poverty is in poverty museums. Some day, school children will be taken to visit these poverty museums». Dans les pays du Sud, de nombreux indigents s’établissent à leur compte pour s’assurer d’un revenu de subsistance. Du petit vendeur de nourriture dans la rue au tailleur dans son échoppe en passant par le cireur de chaussure itinérant, les villes et campagnes regorgent de micro-entreprises. En Inde, au Pakistan, au Nicaragua, ce sont entre 47% et 52% des ménages urbains les plus pauvres qui disposent de leur propre entreprise, Au Pérou ce chiffre atteint même 69% et cette proportion est encore plus importante dans les zones rurales. A titre de comparaison, la proportion d’entrepreneurs dans les pays de l’OCDE est de 12% (Microcrédit, miracle ou désastre ?, par Esther Duflo, LE MONDE | 11.01.10). Dans des pays où les filets de protection sociale n’existent pas, l’économie qui nait de ces petites activités est essentielle aux plus démunis afin qu’ils ne sombrent pas dans une misère plus profonde. Dans cette optique, le microcrédit apporte des solutions particulièrement bien adaptées aux besoins de cette économie.
Un crédit avant tout destiné aux femmes
Lorsque Muhammad Yunus conçut le microcrédit, son intention était de privilégier avant tout les femmes. Dans un Etat musulman comme celui du Bangladesh où les femmes sont en général exclues des affaires et bridées dans leurs initiatives, l’idée était de leur attribuer un crédit afin de favoriser leur émancipation et lutter contre les discriminations. Il faut ajouter que selon Pitt et Khandker (1998) les femmes sont considérées comme des vecteurs essentiels de la lutte contre la pauvreté car elles ont font preuve d’un meilleur sens pratique dans la gestion des ressources et investissent davantage dans l’éducation et la santé.
Comment ça fonctionne ?
Dans toute relation entre un emprunteur et un organisme de crédit, il existe ce qu’on appelle une asymétrie d’informations : seul l’emprunteur connaît l’état réel de sa situation. Afin de se prémunir contre un défaut de paiement vis à vis d’un emprunteur qu’elle ne connaît pas, une banque classique peut exiger en plus d’une attestation de ses revenus, une lettre de garantie d’un collatéral. Dans le cas où l’emprunteur est une entreprise, la banque requiert un exemplaire de la tenue de ses comptes et examine soigneusement toute une série d’indicateurs qui lui permettront d’apprécier la solidité de sa situation financière en fonction du contexte économique. Le microcrédit s’inscrit dans une démarche profondément différente : l’organisme de micro-finance n’impose aucune garantie de l’entrepreneur et ne dispose d’aucune information sur son honnêteté et son sérieux. Pour limiter la prise de risque, l’organisme peut solliciter de l’emprunteur qu’il constitue un groupe de 5 personnes. Ce procédé dans lequel le crédit est renouvelé pour un des autres membres du groupe dès que le crédit précédemment accordé a été remboursé, est un solide moyen pour inciter les emprunteurs au bon remboursement des prêts. L’emprunteur reste le seul responsable du remboursement du crédit, mais les 4 autres membres du groupe sont là pour le responsabiliser et l’inciter à respecter les échéances du prêt puisqu’en cas de défaut de paiement, elles ne pourront à leur tour bénéficier d’un microcrédit. Ce système permet une sélection des emprunteurs par les membres de la communauté qui les connaissent et sont capables de juger de leur fiabilité. Le projet est également pris en compte et jaugé par l’organisme dans sa décision ultime d’accorder le crédit. Dans le cas où l’IMF juge la probabilité de défaut supérieure à celle acceptable, il peut décider de prêter un montant inférieur à celui initialement sollicité par l’emprunteur.
Qui finance les microcrédits ?
L’essor du microcrédit s’est accompagné d’un besoin croissant de capital : la demande de financement est en constante augmentation, les 100 plus grands instituts de micro-finance accroissent leur base de clients de 26% chaque année. En réalité, peu d’instituts de micro-finance sont auto suffisants. La raison en est que malgré des taux d’intérêts élevés, ils s’appliquent sur des montants tellement faibles qu’ils parviennent difficilement à couvrir les frais de fonctionnement. Aujourd’hui, les 17 milliards de dollars investis en micro-finance ne correspondraient qu’à 1/15ème des besoins en financement. Afin de répondre aux besoins, les instituts de micro-finance s’efforcent d’attirer les investisseurs étrangers et le capital privé. Outre les dons et les subventions et l’appui des gouvernements qui peuvent en plus de leur soutien financier apporter un soutien législatif, il existe différents outils de financement des IMF : prises de participation au capital des IMF qui ont un statut de société ; prêts commerciaux aux IMF et garanties facilitant ces prêts ; outils de gestion du risque de change, émissions obligataires et opérations de titrisation, entrée en bourse … Actuellement, les sources de financement des établissements de microcrédit proviennent en grande partie des ressources locales. En 2006, sur 17 milliards de dollars de capital investis dans les IMF, 75% des fonds proviennent de l’épargne ou des emprunts locaux. Le reste est représenté par les investissements étrangers, répartis entre les prêts (70% des investissements étrangers), les appuis en fonds propres (20%), les garanties (10%).
Depuis quelques années, les flux de capitaux privés augmentent : 61 des 74 supports d’investissement pour la micro-finance sont des fonds d’investissements privés qui jouent un rôle d’intermédiaires entre les investisseurs étrangers et les instituts de micro-finance. Ils détiennent chacun moins de 1 million de dollars. Les 10 premiers supports d’investissement pour la micro-finance détiennent 65% de tous les investissements. Environ 47% des financements des MIV provient d’investisseurs socialement responsables, 36% des instituts financiers internationales ou IFI, et 17% d’investisseurs courants.
Le financement des IMF se heurtent à plusieurs difficultés. On constate que l’essentiel des investissements étrangers est concentré vers quelques grands instituts de micro-finance. Une partie des financements provient des Institutions financières internationales (Fonds monétaire internationale, Banque mondiale, Banque européenne pour la reconstruction et le développement…). Mais leur rôle est de plus en plus critiqué puisqu’elles sont accusées de n’apporter leur soutien financier qu’aux plus grosses IMF où les risques encourus sont les plus faibles. Ce faisant, elles évincent les investisseurs privés de la micro-finance car ceux-ci ne peuvent offrir des conditions de prêts aussi profitables que les IFI et sont contraints de se rabattre sur les établissements les plus risqués. Par conséquent, ce ne sont pas forcément les IMF qui ont le plus besoin des sources de financements qui en obtiennent le plus facilement. Les IFI qui devraient plutôt encourager les investissements du secteur privé exercent donc un rôle inverse.
Afin d’augmenter leur capital, certaines IMF peuvent décider de s’introduire en bourse et lever des fonds sur le marché, comme ce fut le cas de Compartamos en 2007. Les Instituts de micro-finance peuvent également se financer auprès de leurs emprunteurs comme le procède la Grameen Bank qui ne dépend plus des dons depuis 1995. Les emprunteurs contribuent pour les 2/3 des prêts accordés par la banque, le 1/3 restant est fourni par de l’épargne. Dans ce cas très précis, le rôle des emprunteurs est essentiel : ils détiennent à 94% la banque, les 6% restant le sont par le gouvernement bangladeshi. Et puis, dans un souci d’affirmer leur responsabilité sociale, les grandes banques commencent elles aussi à prendre part dans le secteur de la micro finance et à accorder des prêts commerciaux aux instituts financiers.
Ce qu’il faut bien garder à l’esprit, c’est que le microcrédit n’est pas un instrument de charité : les IMF ont vocation a réalisé des profits. Si peu d’IMF y parviennent, des questions éthiques surviennent dès lors que l’un d’eux commence à engranger des profits. Le niveau élevé des taux d’intérêts pratiqués est parfois remis en cause. L’objectif social n’est-il pas en contradiction avec la nécessité d’atteindre la rentabilité économique ? Car pour être rentable, les taux d’intérêt doivent être au-delà de la couverture de coûts. Mais ensuite, les bénéfices pourraient revenir au client via une baisse des taux d’intérêt. Les pratiques managériales courantes dans les entreprises classiques peuvent également susciter la suspicion dès lors qu’elles sont appliquées aux IMF. Les IMF qui procèdent à une introduction en bourse sont vivement critiquées : la crainte étant de voir l’IMF rendre des comptes à ses actionnaires et perdre une partie de son pouvoir décisionnel, sauf dans le cas où ceux-ci sont nombreux et éparses afin de diluer leur pouvoir. Pourtant lorsque les fonds publics sont insuffisants, il peut être nécessaire de drainer l’épargne pour assurer la croissance. Des actions attractives permettent d’attirer plus d’investisseurs. Pour Compartamos, la mise en vente de 30% du capital existant sur le New York Stock Exchange (80%) et le Mexico Stock Exchange le 20 Avril 2007 a permis en une journée, de faire gagner à ces actions plus de 20% et la demande excédait 13 fois l’offre des titres mis en vente. Le montant de la transaction a atteint 450 millions de dollars US, soit 12 fois la valeur de mise en vente.
Développement de par le monde
En 2008 la micro-finance représente un portefeuille de prêts de 39.3 milliards de dollars, 22.6 milliards de dépôts, 76.3 millions d’emprunteurs, un montant moyen du prêt de 582.9 dollars. Le modèle du microcrédit a été développé par 34 pays. La micro-finance étend sa couverture géographique et se modernise, les initiatives se multiplient de par le monde et tente de développer un modèle qui marche selon leur propre conception du microcrédit. Les instituts de Micro-finance recourent aux nouvelles technologies de l’information et de la communication pour être plus proches de leurs clients (carte de crédit, guichet de retrait, services bancaires par téléphone portable…) et leur permettre d’effectuer leurs opérations hors des agences bancaires. Ces nouvelles technologies leur permettent également d’accéder aux plus démunis ainsi qu’aux familles vivant dans les zones rurales. C’est notamment une des initiatives de CGAP ou Consultative Group to Assist the Poor ; il s’agit d’un consortium de 33 agences de développement qui travaillent ensemble pour étendre les services de micro-finance dans les pays pauvres. Des programmes de formations peuvent également favoriser la capacité du client à rembourser son emprunt. Subventions, services d’épargne et de formation, assurent un meilleur suivi du client qui est ainsi mieux armé pour respecter l’échéancier du remboursement.
Les grands instituts financiers s’y mettent
A leur tour, les grandes banques classiques commencent à s’intéresser au marché des pauvres et développent des activités de microcrédit. Les banques internationales telles Axa, CA, BNP, ING, BBVA, Morgan Stanley ont toutes aujourd’hui pris position dans ce secteur. Elles disposent de largement plus de moyens et de services que les instituts de micro-finance. Mais leur intervention dans le secteur du microcrédit n’est pas sans poser quelques difficultés. Les établissements bancaires classiques n’ont pas vocation à faire de la micro-finance, surtout dans les pays en voie de développement où le montant des prêts est trop faible pour leur permettre de réaliser les niveaux de bénéfices auxquels ils sont habitués. Afin d’accroitre les profits, ils peuvent être tentés d’augmenter les montants des prêts, allant ainsi à l’encontre de la logique du microcrédit. De plus, la rentabilité n’est atteinte qu’au terme de délais très longs, probablement bien supérieurs à ceux exigés par le secteur. Les avis demeurent cependant partagés sur la question.
Plusieurs arguments interviennent en faveur de l’intervention des banques dans le microcrédit : elles disposent des infrastructures et du personnel compétent dans le domaine financier, d’une large base de dépôts, d’un vaste réseau de distribution grâce à un large réseau d’agences et les technologies nécessaires pour renforcer la pénétration au sein des populations défavorisées. De plus elles véhiculent avec leur enseigne une certaine image de confiance.
Mais il reste quelques arguments qui s’opposent à l’intervention des grandes banques : les banques manquent d’expérience dans un domaine où les objectifs sont éloignés de leurs prétentions habituelles. Elles manquent de connaissance du marché qu’elles assimilent souvent au crédit à la consommation où l’approche du client est différente. De plus la banque a tendance à réduire ses coûts de main d’œuvre, or la relation client est un élément essentiel de la micro-finance. Enfin le personnel n’est pas formé et n’a pas l’habitude des milieux pauvres dans lesquels s’opère le microcrédit.
Différents modes d’intervention ont déjà été expérimentés
En créant une unité au sein de la banque spécifiquement dédiée aux activités de micro-finance
ou bien en créant un produit de microcrédit. C’est la stratégie la moins coûteuse, mais qui a peu de chance de réussir même si on peut noter quelques succès en Indonésie avec la BRI et au Brésil avec la Banco Nordeste. Les difficultés surviennent sur le plan des ressources humaines lorsque la banque rechigne à allouer le personnel supplémentaire nécessaire afin de favoriser les interventions directes avec le client, c’est le cas à la BRI où le personnel de l’unité de micro-finance Unit Desa System est insuffisant par rapport aux besoins. Parfois comme ce fut le cas au Zimbabwe, avec la Kingdom Bank, le personnel souhaite renforcer son identité propre et entre en conflit ouvert avec les autres membres du personnel de la banque. Il est vrai que les frais généraux sont mutualisés et que le système permet de profiter des synergies offertes entre la banque classique et l’unité de micro-finance. Malheureusement les décisions stratégiques sont prises à un niveau de la banque où le manque d’expérience et le désintéressement pour la micro-finance ne contribuent pas à développer ces activités ou conduisent à des prises de décisions inappropriées et déconnectées des réalités ou simplement à un refus d’allouer plus de ressources.
La création d’une filiale :
Les banques peuvent également créer des filiales destinées à la micro-finance, à l’image Financiera Solucion au Pérou, une filiale de Banco de Credito. Ces filiales peuvent prendre la forme de « joint ventures » avec d’autres investisseurs. La filiale bénéficie d’une certaine autonomie qui lui permet de pallier aux problèmes rencontrés dans le cas précédent. Mais les fonctions sont dédoublées ce qui crée des coûts supplémentaires : RH, comptabilité… Sauf dans le cas où les actionnaires apportent leurs savoir-faire.
Alliance stratégique :
Les banques peuvent également décider de s’allier avec un institut de micro-finance déjà existant. L’implication de la banque reste limitée ainsi que les risques encourus et son image. La banque peut organiser son alliance en accordant des prêts aux IMF. En réalité, ce système est assez rare et les succès peu fréquents car cette forme ne permet pas à l’institut de micro-finance de bénéficier des infrastructures, de l’image de la banque et est plus complexe à gérer qu’un institut autonome. En cas de désaccord, la responsabilité est souvent reportée sur l’institut de micro-finance et les risques sont essentiellement supportés par l’IMF.
La société de services en micro-finance :
le rôle de cette société est de gérer la partie octroi et suivi de crédit pour le compte d’une banque. Elle bénéficie des infrastructures de la banque ainsi que d’une partie du personnel afin de profiter des synergies qui peuvent exister dès lors qu’elle doit faire appel à des services qui ne sont pas trop spécialisés. Il semble que le modèle soit un succès puisque c’est celui qui a été adopté par les principaux organismes de microcrédit en France qui se sont associés avec de grandes banques : Adie (Association pour le droit à l’initiative économique), France Initiative, France Active ou encore Planet Finance. Cette forme d’association démultiplie les moyens des organismes de microcrédit.
En France
Le concept du microcrédit ne s’est pas cantonné aux pays pauvres mais est également apparu dans des pays développés. En France, le microcrédit s’est développé selon deux modèles grâce à deux institutions : France Initiative et l’Adie. France Initiative finance des projets plus importants avec des prêts à taux zéro de 7800 euros en moyenne. L’argent provient essentiellement des fonds publics, notamment des conseils généraux. Le retour sur investissement de ce microcrédit public relève d’une vision différente de l’entrepreneur : il est normal d’aider celui-ci avec de l’argent public car il contribue à la création d’activité dans le pays et donc enrichit indirectement la collectivité.
L’Adie prête pour de microprojets (prêts de 2800 euros en moyenne) et pratique des taux d’intérêts élevés qui lui permettent d’atteindre un certain équilibre dans ses comptes. Dans ce cas de figure, l’entrepreneur est réellement perçu comme un acteur du marché qui doit faire ses preuves pour s’imposer face à la concurrence. Cet institut fonctionne comme une société de services en micro-finance. Grâce à la loi NRE du 15 mai 2001, l’association peut emprunter auprès des établissements financiers l’argent qu’elle prête aux particuliers. L’Adie se porte ainsi garante de prêts fournis par des instituts bancaires classiques avec qui elle signe des accords. Les banques fournissent des lignes de crédit avec un taux d’intérêt de 10% environ ce qui est bien supérieurs aux taux pratiqués par ailleurs. Cela est possible grâce au déplafonnement du taux de l’usure. L’Adie bénéficie elle-même de contre garanties accordées à l’IDES ou Institut de Développement de l’Economie Sociale, organisme public et le FEI : Fonds Européen d’Investissement. Là où la Grameen ne demande pas de caution solidaire, l’Adie exige un engagement de l’entourage de l’entrepreneur à hauteur de 50% du prêt. L’Adie a été reconnue association d’utilité publique et peut donc recevoir des legs. Pour autant, l’Adie est également très dépendante des fonds publics qu’elle touche au travers de la Caisse des Dépôts et Consignations, des banques coopératives et des pouvoirs publics. L’association bénéficie également de financements pour son personnel embauché sous contrats aidés et en emplois-jeunes. On estime que, pour 1 euro prêté, l’association reçoit 1 euro de subvention.
Un moyen efficace de lutte contre la pauvreté ?
Il reste à évaluer l’impact réel du microcrédit sur la réduction de la pauvreté. Les adversaires du microcrédit défendront que le microcrédit incite à l’emprunt, qu’il n’est pas le premier produit financier demandé par les pauvres, que ceux-ci cherchent avant tout à accéder à un emploi salarié stable sécurisé, qu’aucun pays n’est jamais sorti de la pauvreté par le microcrédit, qu’il ne faut pas que les gouvernements donnent prétexte de la micro-finance pour réduire leur aide par ailleurs. Par ailleurs, d’après une étude du CGAP seuls 1% des institutions de microcrédit sont à l’équilibre. De plus les taux d’emprunt sont très élevés et la justification de tels taux parfois obscurs.
Il serait illusoire de penser que la micro-finance suffirait à sortir un Etat de la pauvreté. En Inde par exemple, ce sont près de 24 millions de femmes qui bénéficient des programmes de micro-finance. Mais avec un prêt moyen de 2000 roupies (soit environ 40 euros), il est fort peu probable que le microcrédit soit susceptible d’impacter significativement la richesse du pays. D’après Alex Counts, directeur de la fondation Grameen, seulement un dixième des 7 millions de clients de la banque sont de véritables entrepreneurs qui ont commencé en empruntant 100 dollars et empruntent maintenant de 10 000 à 20 000 dollars. Certes la plupart arrive à joindre les deux bouts mais il s’agit davantage de survivre que de développer une véritable entreprise. Le principe du microcrédit reste surtout la finance des petites activités, de multiples petites échoppes qui offrent peu de perspectives et qui permettent à peine de faire vivre leur propriétaire et dans la plupart des cas ne génèrent pas d’emploi. Il est vrai que les emprunteurs préféreraient une situation stable, un travail salarié qui leur garantirait une sécurité des revenus sur le long terme. Cette sécurité permet des investissements à long terme, dans la scolarisation notamment. Deux études menées aux Philippines sur la First Macro Bank et en Inde sur la Spandana révèlent que le microcrédit n’entraine pas de profonds changement dans les modes de vie de ces familles il ne semble en effet pas y avoir d’impact significatif sur la santé, la scolarisation, l’émancipation des femmes. Mais les emprunteurs acquièrent des biens durables (électroménager…) ou des biens productifs (machine à coudre, bicyclette…) et crée des activités indépendantes. Le microcrédit semble répondre aux objectifs d’un produit financier ; c’est-à-dire le moyen de lever des fonds pour financer une activité, sans provoquer de frénésie de consommation en partie parce que les emprunteurs sont avant tout responsabilisés sur la nécessité de rembourser leur emprunt.
Il ne faut pas perdre de vue que la réduction de la pauvreté implique l’engagement de moyens bien plus conséquents. Le développement d’un pays implique des investissements massifs dans ses infrastructures, son éducation, sa santé, son agriculture et un renforcement des institutions démocratiques.
Que conclure sur le succès du microcrédit ? Bien qu’il faille reconnaitre que le microcrédit n’a pas les moyens de sortir un Etat de la pauvreté, il faut également souligner ses effets à une échelle microéconomique. Le microcrédit est amené à évoluer encore et doit explorer les possibilités qui lui sont offertes afin de renforcer son efficacité. Il est nécessaire d’améliorer les offres, notamment et de comprendre au travers d’études pourquoi certaines pratiques peuvent nuire à la prise de risque et aux initiatives de plus d’envergure. Comme en témoigne une étude aux Philippines, le prêt solidaire où l’emprunteur est obligé de s’associer dans un groupe, découragerait finalement la prise de risque et ne serait pas forcément un gage de garantie que l’emprunt sera remboursé. D’autre part en exigeant un remboursement hebdomadaire, on n’encouragerait pas non plus la prise de risque. En retardant l’échéancier des initiatives plus hardies sont favorisées. Ainsi, le microcrédit, par ses règles actuelles, serait plus adapté à financer de petites activités familiales que de véritables entreprises susceptibles de créer des emplois. Aujourd’hui certaines institutions de microcrédit (dont la Grameen Bank,) ont discrètement abandonné le prêt solidaire. Elles continuent à demander à leurs clientes de se rencontrer chaque semaine, ces réunions créant des liens sociaux forts, facilitant l’entraide en cas de crise. Mais elles ne sanctionnent plus une cliente lorsqu’un membre du groupe ne rembourse pas. Si le microcrédit des dernières décennies était plutôt une sorte de une bouée de sauvetage qui a permis à une part croissante de la population de garder la tête hors de l’eau, le microcrédit de demain se modernise mais est encore en phase d’apprentissage: des organismes comme Accion aident les institutions de micro-finance à proposer à leurs meilleurs clients des produits individuels, adaptés au financement d’entreprises un peu plus importantes. D’autres groupes proposent des formations en comptabilité ou en gestion à leurs clients afin d’améliorer la qualité des entreprises.
La lutte contre la pauvreté doit s’effectuer à plusieurs niveaux : au niveau macroéconomique par des initiatives gouvernementales et plus localement à un niveau microéconomique. Il faut bien appréhender le microcrédit à l’échelle où il opère. A condition qu’il parvienne à s’adapter, le microcrédit a une place prépondérante parmi les outils de la lutte contre la pauvreté et, devant le marché de l’ordre du milliard d’individus qui s’offre à lui, il a le potentiel de considérablement renforcer sa présence dans le paysage économique.

Article pertinent