Afin de prévenir tous mouvements protestataires susceptibles de les déstabiliser, les dictatures s’efforcent d’exercer un contrôle draconien sur l’information diffusée sur leur territoire. Il va de soi que les opinions subversives en provenance de l’étranger sont également bannies. A ceux qui seraient tentés de critiquer le régime en place, des sanctions suffisamment dissuasives sont prévues pour les convaincre qu’il vaut mieux ne pas s’écarter du droit chemin.

La Chine ne fait pas exception à la règle : dès lors que la stabilité ou la légitimité du régime est remise en question, toutes libertés d’expression disparaissent. Jusque dans les années 90, les organes de censure et le ministère de la Propagande devaient mettre en œuvre des efforts considérables afin de contrôler l’information et manipuler l’opinion publique. Pour autant, la mission ne paraissait pas impossible aux yeux d’un Etat aussi puissant. Mais avec l’émergence d’internet, le terrain de jeu change radicalement : la Chine doit contenir l’outil de communication le plus puissant jamais créé.

En quelques années, Internet est devenu un vecteur incontournable de la diffusion des idées, un lieu d’échanges où affluent les critiques, les réflexions et les débats. L’information sur la toile est potentiellement disponible à n’importe quel individu qui se connecte au réseau, et ce, dans un délai très court. Afin de maintenir son emprise sur sa population, la Chine aurait pu faire le choix de rester en dehors du réseau. Hélas pour elle, Internet a également pénétré le monde des affaires jusqu’à le rendre complètement dépendant. Une grande puissance économique comme la Chine ne pouvait tout simplement pas rester en marge du World Wide Web. Le gouvernement chinois s’est donc engagé dans l’aventure Internet, mais en déployant un colossal dispositif de contrôle. Malgré cela,  l’efficacité des mesures de censure est limitée. Il semblerait bien que le combat contre la liberté d’expression sur Internet ne soit pas à la mesure de l’Empire du Milieu. Et il se pourrait même que la position de la Chine vis-à-vis de la Toile, ne lui soit à terme extrêmement préjudiciable.

Comment la Chine censure internet ?

Avant de s’engager plus avant dans une réflexion sur l’efficacité et l’impact de la censure de l’internet en Chine, il convient d’initier un peu l’internaute profane sur des pratiques qu’il aurait grand peine à concevoir en résidant dans un Etat qui jouit d’une relative liberté d’expression.

Que filtre le gouvernement chinois ? Tout ce qui pourrait remettre en cause sa légitimité. Cela inclut les articles politiquement sensibles concernant Taiwan, le Tibet, la répression sanglante du mouvement étudiant de Tian an men en 1989, les sites pornographiques, les sites de la secte Falun Gong… mais également des sites beaucoup plus populaires où sont diffusées des images ou des informations compromettantes comme Youtube, ou bien de développer des formes d’organisations susceptibles de brasser des idées à l’encontre des dogmes établis, par exemple : Facebook.

Comment s’y prend-il ? Afin de faciliter les opérations de filtrage, il existe une liste de 400-500 mots interdits. Les recherches portant sur les mots bannis du net chinois soit n’aboutissent pas, soit donnent lieu à des résultats dont le contenu a été dépouillé de toutes allusions politiques. Parfois, deux charmants policiers Jingjing et Chacha apparaissent sur l’écran pour mettre en garde l’insouciant internaute, que sa recherche peut porter atteinte à l’ordre public et au bon fonctionnement de la société, et que par conséquent, il ne peut y accéder.


Jingjing et Chacha

Le gouvernement chinois a mis en place divers moyens pour garder le contrôle de l’internet. A l’échelle du pays, il a déployé le Jindun ou « bouclier doré »  qui filtre les échanges aux quelques points de liaison avec le monde extérieur. La partie Pare feu de ce système est connue sous le nom de Great Firefall, en référence à la Grande muraille de Chine. Ensuite, chaque fournisseur de services internet doit impérativement obtenir une licence du ministère de l’industrie et de l’information et il est tenu de garder un enregistrement complet des usages de ses clients pendant 60 jours. Cet enregistrement doit être remis au gouvernement sur sa demande. Chaque semaine, les cadres des grandes sociétés comme Yahoo, Baidu, Sohu… doivent rédiger un compte rendu détaillé de leurs activités à l’intention des organes de contrôle. Afin d’exercer une surveillance permanente du réseau, le ministère de la sécurité emploie entre 30 000 et 40 000 policiers. Cette police du net se charge de bien vérifier que quelques têtes brûlées bien pensantes n’abordent pas de sujets sensibles. Leurs méthodes d’investigation peuvent aller loin. Les agents de la sécurité de l’internet sont parfois de véritables pirates : n’hésitant pas à violer les messageries des individus soupçonnés de se livrer à des activités politiquement nuisibles. Google a ainsi dénoncé les infiltrations des boites Gmail de militants pour les droits de l’homme en Chine. Plusieurs personnes dont l’épouse de Hu Jia, défenseurs des droits civils emprisonné, rapportent que tous les mails qui sortent de leurs boîtes sont automatiquement envoyés à une adresse qui leur est totalement inconnue.

La censure n’est pas uniquement gérée par des agents du gouvernement rémunérés à ces fins. Les sociétés opérant sur internet s’autocensurent pour éviter d’encourir des pénalités et que leur site ne soit fermé. L’efficacité du système repose également sur le concours des internautes patriotes, que le gouvernement n’hésite pas à appâter avec quelques billets. La brigade des 5 mao, ou Wu mao dang, dont le nombre est évalué à 280 000, reçoit du gouvernement 5 mao pour poster du contenu pro gouvernemental sur le web. Mais les sommes peuvent être bien plus importantes : entre 1000 et 10 000 yuans (soit entre 100 et 1000 euros) sont promis à ceux qui dénoncent les sites « contenant des informations obscènes » ou de la « publicité illégale pour des produits liés au sexe ». Evidemment à ce prix là, les traqueurs de contenus illégaux deviennent de redoutables limiers : au lendemain de l’annonce, le Centre de dénonciation d’informations illégales de Chine a reçu 13 000 dénonciations par le web et plus de 500 appels téléphoniques.

Et ce n’est pas tout. En 2008, le gouvernement chinois a pris l’initiative d’imposer un logiciel filtrant les contenus pornographiques (et éventuellement les contenus jugés politiquement sensibles) sur tous les ordinateurs vendus en Chine, c’est le Green Dam. Mais les internautes se sont vivement opposés à cette nouvelle intrusion du  gouvernement dans leur usage privé du net. Finalement le Green Dam a été imposé aux cybercafés et aux écoles tandis que, plus discrètement, le gouvernement a mis en place un filtre en amont pour les fournisseurs d’accès : le Blue Dam.

Dans un cas exceptionnel, lorsque la situation politique l’exige, le gouvernement peut également décider de supprimer complètement l’accès à internet. C’est ce qui s’est passé pour les 20 millions d’individus de la région autonome du Xinjiang lors des émeutes provoquées par les séparatistes Ouigours. Cette suspension d’Internet affectant une population aussi large est une première dans le monde.

Ce dont il faut bien se rendre à l’évidence, c’est que le formidable système de censure qui a été déployé en Chine ne pourrait fonctionner sans les technologies informatiques. Et celles-ci ne sont pas Made in China mais occidentales, américaines pour la plupart. Le système de censure repose sur des entreprises telles que Cisco ou Juniper networks qui travaillent à améliorer le réseau et fournissent les routeurs capables de bloquer les contenus sensibles. Parfois la collaboration des géants de l’informatique tels que Yahoo, Microsoft ou Google est plus directe. Aux Etats Unis : The Global Online Freedom Act de 2007 interdit à toute entreprise américaine disposant de contenu Internet de divulguer des informations personnelles aux gouvernements qui pratiquent la censure. Pourtant ces entreprises ont été accusées d’avoir communiqué des informations personnelles sur des utilisateurs soupçonnés d’être des dissidents par le gouvernement chinois. Yahoo, pour ne citer que lui, aurait fournis aux autorités, des informations qui lui auraient permis de traquer le journaliste chinois Shi Tao, coupable en 2004, d’avoir partagé des informations sur les restrictions du gouvernement à l’occasion de l’anniversaire du massacre de la place Tian An Men.

D’après Reporters sans frontières, la Chine serait le pays où il y a le plus d’emprisonnements de dissidents du Net. En 2007, 37 blogueurs ont été interpellés, 21 autres agressés, 65 cyberdissidents étaient reportés emprisonnés, dont trois Chinois incarcérés depuis 1999. En réalité, ce ne sont pas tellement les internautes  un peu trop curieux qui font l’objet des poursuites des agences de surveillance, mais plutôt les protestataires qui diffusent des critiques un peu trop en dehors de la ligne du Parti. Lorsque Liu Shaokun, un professeur du Sichuan eut l’idée de poster des photos en ligne d’écoles effondrées après le séisme du Sichuan de 2008, il fut condamné pour « incitation au désordre » à une année de travail de rééducation. En effet la polémique sur la responsabilité des cadres sur l’état de construction des établissements scolaires de la province est un sujet particulièrement sensible en Chine.

Contourner la censure

L’arsenal déployé par les autorités chinoises a de quoi dissuader bon nombre d’internautes tentés de diffuser leurs idées subversives sur la Toile. Et pourtant, la résistance s’organise et les plus habiles découvrent toujours plus de techniques permettant de contourner les filtres du gouvernement. Ce dernier peut toujours bloquer des sites, une multitude d’autres surgit aussitôt. Il est difficile d’estimer avec exactitude le nombre d’internautes suffisamment expérimentés pour accéder à ce qu’ils recherchent sur la Toile ou pour diffuser leurs idées en dissimulant leur identité, on estime pourtant que ce nombre ne cesse de croitre. L’usage de logiciels « anonymiseurs », comme Tor, est de plus en plus répandu. Les proxys sont couramment employés pour accéder aux sites bloqués, ils permettent aux Chinois de faire relayer leurs requêtes en se connectant à des ordinateurs à l’étranger. Les internautes peuvent également publier un article sensible et le retirer sur la demande des instances de contrôle. Entre temps le message aura eu le temps de circuler et d’être lu.

Les Chinois bénéficient du soutien d’organisations dont le but n’est pas de faire du profit, mais de fournir l’information aux internautes des Etats qui pratiquent la censure. Le Global Internet Freedom Consortium (G.I.F) fut initié par des membres de la secte Falun Gong, (interdite en Chine) basée aux Etats-Unis. Cette organisation a développé des outils pour diffuser par mail, de l’information censurée sur les pratiques de ses adeptes. Environ un million de personnes en Chine utiliserait ce service entretenu par une cinquantaine de volontaires dans le monde. Les utilisateurs doivent d’abord télécharger leurs programmes, puis trouver l’adresse IP ou les coordonnées en ligne de serveurs relais. Des volontaires se chargent de distribuer ces coordonnées, notamment par le biais des services de messageries instantanées. Le problème c’est que si il y a beaucoup de trafic, le réseau devient rapidement surchargé et ne peut plus accéder à toutes les demandes. De plus une véritable course poursuite s’est engagée avec les censeurs : afin d’intercepter les adresses IP de ces serveurs et de les bloquer, des membres du gouvernement se font passer pour des membres du G.I.F. En retour les volontaires du GIF essaient de traquer les membres du gouvernement pour les bloquer.

Un autre exemple est celui d’Anchorfree, une start up basée en Californie qui se charge de fournir un logiciel gratuit : Hotspot shield, qui masque l’identité et crypte les donnés de ses utilisateurs – estimés à 7.5 millions dans le monde – lorsqu’ils se connectent à internet. L’été dernier, le gouvernement chinois a bloqué le site d’Anchorfree pour empêcher les utilisateurs de télécharger le logiciel. Résultat : les utilisateurs ont envoyé à leurs amis par mails, leurs propres copies du logiciel. Depuis, le fondateur d’Anchorfree, David Gorodyansky estime que l’utilisation de ce programme aurait doublé en Chine.

Ces entreprises américaines comptent sur l’aide de leur gouvernement. Dans son budget de 2008, le Congrès s’est engagé à accorder près de 50 millions aux outils qui œuvrent pour le développement des libertés sur internet. Néanmoins, pour des raisons diplomatiques évidentes, le gouvernement fédéral fait preuve de quelques réticences à aider ouvertement des entreprises qui aliènent le gouvernement chinois, explique Michael J.Horowitz de l’Institut Hudson, un groupe de recherche politique conservateur.

Le phénomène de résistance commence à prendre de l’ampleur et ne se limite plus aux internautes avertis. De plus en plus de Chinois désabusés refusent de se laisser bercer par une propagande gouvernementale déconnectée des réalités qu’ils endurent.  Internet devient le terrain privilégié des jeux de mots qui tournent le gouvernement en dérision. Des animaux ou des créatures imaginaires circulent sur le net, ce sont les mascottes d’une nouvelle génération qui refuse de se laisser duper. Lors d’une représentation sur CCTV pour le nouvel an chinois, des chanteurs ouigours ont loué les mérites de la politique du Parti, de l’excellent système de retraites et de santé, de la politique fiscale ou éducative du gouvernement : « La politique du Comité Central du Parti est Yakexi »  (« bonne », en langue ouïghoure). Il faut se souvenir qu’en juillet 2009, des séparatistes ouigours contestant la politique du Parti avaient déclenché de violentes émeutes au Xinjiang. Peu convaincus par la prestation, les internautes ont remplacé l’idéogramme « xi » de Yakexi par un autre de même sonorité signifiant « lézard ». Cette créature qui circule sur le net en ridiculisant le Parti n’est pas le premier animal à lutter symboliquement contre le gouvernement chinois : un  cheval d’herbes et de boue rôde également sur le net. Il s’appelle Caonima, un homonyme d’une insulte vulgaire en chinois. Caonima a remporté un franc succès, il est devenu le symbole de la résistance contre la censure sur Internet.

Internet développe le sentiment d’appartenir à une nouvelle communauté mondiale, celle des internautes. Cette communauté s’organise autour de réseaux sociaux tels que Facebook, Linkeldn, Twitter… Pour les bloggeurs, entreprises, étudiants, activistes œuvrant pour les droits de l’homme, contourner les barrières mises en place par le gouvernement chinois est donc devenu essentiel pour prétendre intégrer le village planétaire. Malheureusement, cela prend du temps et reste d’autant plus dangereux que tous les internautes n’ont pas le sentiment d’être brigués par leur gouvernement. Certes celui-ci censure tous les commentaires qui le remettent en question, mais il peut également encourager les dénonciations de cadres du Parti corrompus ou d’injustices subies. En décidant de jouer le jeu d’Internet et en accordant ce semblant de libertés d’expression, le gouvernement donne l’illusion de ne pas être opposé aux critiques. En réalité il utilise ce moyen pour prendre la température de l’opinion publique et surveiller les cadres du Parti qui abusent de leur position. Cette astuce fonctionne car nombre de Chinois ne prennent pas conscience des limites de leur liberté d’expression.

Finalement que peut-on conclure quant à l’efficacité des moyens de censure mis en œuvre par le gouvernement chinois ? Pour contrôler le net, le gouvernement chinois a sorti la grande artillerie. Les moyens qu’il met en œuvre sont toujours plus ingénieux et pour le moment, encore peu d’internautes savent contourner ses pare feux. Pourtant, il semble évident que la lutte du gouvernement contre la liberté d’expression sur Internet se soldera tôt ou tard par un échec. L’efficacité du filtrage est mitigée car beaucoup de sites se retrouvent bloqués sans raison.

La question de l’efficacité

Pour le moment, le modèle économique chinois repose encore sur une migration des forces de travail du secteur primaire vers l’industrie. L’étape suivante est la transition vers une économie de services. Or une économie basée sur les services ne peut prospérer si le flot d’informations à disposition est limité. Internet partage un volume immense de savoirs, car il y a beaucoup plus de gens compétents en dehors d’une organisation qu’à l’intérieur ; Internet permet de s’enrichir du savoir des autres. Plus il y a de connexions, plus il y a de connaissances potentiellement disponibles.

L’idée communément admise pour justifier un contrôle des libertés, est que la Chine ne peut pas être une démocratie économiquement efficace. Les exemples de Taiwan, de la Corée du sud, de l’Indonésie tendraient à prouver que dès lors qu’un pays s’engage dans la voie démocratique, son dynamisme économique est durement affecté. Dans un cas comme la Chine, la prospérité économique fonde la légitimité du gouvernement. Et avec la récession mondiale, la robustesse de son économie semble confirmer la pertinence de son système. Il y a donc peu de chances que le gouvernement chinois s’engage vers un Internet totalement libre. Mais ainsi que le fait remarquer Alain Minc  « Internet accélère l’avénement de la société de marché, avec une poussée violente de concurrence et de compétition. ».  Le web contribue à la transparence des marchés qui est un des piliers du système capitaliste. Ce faisant, il change profondément la donne de la concurrence. En s’obstinant dans sa lutte contre internet, la Chine montre qu’elle n’est pas prête à devenir une puissance économique moderne.

Internet est une invention révolutionnaire, son impact est colossal. La Chine pourra-t-elle longtemps passer à coté d’une telle Révolution ? Pour un pays qui se veut sur la voie de la modernisation, c’est profondément contradictoire. La Chine combat Internet, et comme tous ceux qui combattent Internet, il est fort probable qu’elle échoue. Les exemples affluent dans l’industrie du disque, du DVD, de l’édition. Les contraintes qui pèsent sur la Toile en Chine  affecteront certainement son économie. Quant à savoir si Internet pourrait favoriser une transition vers la démocratie, rien n’est moins sûr. L’Histoire a montré que les grandes révolutions ont pu se produire bien avant l’avènement d’Internet. Une vaste prise de conscience collective est indispensable pour s’allier contre le Parti unique. Pour le moment, ce n’est qu’une minorité de Chinois qui utilise Internet à des fins contestataires. La plupart des internautes chinois ont des préoccupations beaucoup plus futiles sur Internet. Ils n’en demeurent pas moins frustrés de se voir refuser l’accès de certains sites qu’ils n’auraient jamais envisagé de fréquenter pour remettre en cause leur gouvernement.